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80 km/h ! « Ils » veulent oser Imprimer Envoyer
SOCIETE - Opinion
Mercredi, 20 Décembre 2017 15:04

Les tenants du plus petit dénominateur commun ne lâchent pas prise. Ils veulent abaisser le seuil réglementaire à 80 km/h. Le Premier Ministre ne dit pas non. Une nouvelle étape vers la négation de la circulation routière.

 

Revoilà le « 80 km/h », un beau chiffre rond, bon pair et réputé porteur de plus de 350 vies épargnées de la violence routière qui, selon les tenants du bâton, caractérise tout automobiliste, Français de préférence. La machine à déblatérer des poncifs et les vérités approximatives s'est donc remise en marche. Depuis le jour (11 décembre) où le Premier Ministre, en personne, a laissé entendre qu'il ne serait pas contre. Décision en janvier... comme pour l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes. L'A31 bis peut-être aussi ? Le haut débit internet plus sûrement pour lequel Édouard Philippe est prêt à dépenser 100 millions de plus. Ici on accélère, là on freine. C'est le nouveau monde face à l'ancien. Dans les deux cas, pourtant, il s'agit bien de communication : relier les hommes, et les femmes bien sûr, leurs occupations et préoccupations... Dommage que les millions d'automobilistes soumis à l'indispensable exercice quotidien ne puissent pas se téléporter via internet. Allons donc, rétorquent les tenants du 80 sur les voies à double sens, ce ne seront que quelques minutes de plus sur la route. Oubliant de préciser que plus on passe de temps sur la route, plus le risque augmente.

 

Pour quelques minutes

Et si c'étaient en effet quelques minutes de trop, celles durant lesquelles, fatigué, assoupi, le citoyen honnête commettra l'erreur fatale ? On avait oublié de lui dire que, même à 80 km/h, on peut se tuer au volant. Pire encore, on peut tuer autrui tout aussi allègrement. Certains experts, avec la belle assurance qui caractérise un expert, auront vite fait de démontrer le contraire puisque leurs calculs laissent croire que le 80 permettra de sauver « 350 à 400 vies ». Quand, comment ? L'éloge de la lenteur serait salvateur. Perdre quelques minutes sur la route pour gagner des vies, n'est-ce pas gratifiant ? Ça ne va tout de même pas bouleverser votre existence. C'était en substance le commentaire subliminal de certains répétiteurs télévisuels énonçant doctement une simple vérité arithmétique en oubliant tout le reste. Oui, bien sûr, 5 minutes de plus qu'est-ce que ça va changer pour vous ? A l'aller peut-être. Mais au retour ? Ah bon, vous faites ça 5 fois par semaine ! Et 4 semaines par mois et 10 mois et demi dans l'année ! Vraiment, quelle drôle d'idée. On récapitule : au bas mot, comptez 50 minutes de route en plus chaque semaine, pour le même trajet quotidien moyen. Soit plus de 37 heures au bout du compte annuel soit l'équivalent d'une belle et bonne semaine de RTT.


L'humeur des algorithmes

En 8 ans, ça représente quand même 8 semaines. C'est justement, grosso modo, ce qu'ont déjà perdu nombre de navetteurs qui, chaque jour, transitent sur les autoroutes non concédées et dont la vitesse est passée de 130 à 110 km/h. C'était en 2009, par exemple, sur l'A31 et ses voies annexes (A30, A33) en Lorraine, comme c'est désormais partout le cas. Autant de tronçons entrelardés de zones à 90 et, depuis peu, de secteurs régulés. Au gré des algorithmes et de l'humeur des fonctionnaires, les panneaux jouent leur partition sans rime ni raison comme en Lorraine, sur l'A31 entre Richemont et la frontière luxembourgeoise et depuis peu sur l'A33, contournement de Nancy. Le dispositif peut faire tomber l'allure à 70 km/h alors que l'horizon est dégagé. Ou jouer d'un 110 provocateur lorsque la marée montante ou descendante des frontaliers est totalement figée. Pendant ce temps, tour clair ou non, les limitations dédiées aux poids lourds restent obstinément fixées à 80. Surveillez vos arrières, la lourde caravane trans-européenne mène inexorablement son train d'enfer...

 

Le grand remplacement

C'est dire qu'un 80 généralisé sur les voies à double sens devrait entraîner un nouveau grand remplacement d'une signalisation déjà pléthorique. Et jeter avant de les avoir posé les nouveaux panneaux annonçant les radars. On nous avait expliqué en son temps que le tempo pair-impair avait tous les avantages de la clarté, réglant de 20 en 20 les voies de la sagesse. 130, 110, 90, 70, 50, 30... Certaines bretelles de sortie d'autoroute égrènent ainsi toute la litanie en un formidable pactole pour les marchands de panneaux et les radars. Patatras, il faudrait tout reprendre à zéro. Les pouvoirs publics avaient déjà commencé à écorner les règles qu'ils avaient eux mêmes fixées. L'instauration des zones de partage, en ville, où sont censés cohabiter paisiblement tous ceux qui bougent, avait abaissé le seuil à 20 km/h, freinant juste à temps pour éviter au cœur d'une zone 30 le ridicule d'un petit 10 km/h. Autrement dit, si demain on passe de 90 à 80 sur toute, une certaine logique imposerait de décliner le reste en harmonie. 120, 100, 80, 60, 40... A moins de jouer la réduction en pourcentage ; je n'ose imaginer la suite, 10 au lieu de 30 et même 0 au lieu de 20 ! Joyeuse ambiance en perspective et plus encore dans la confrérie du poids lourds. Imaginez ces grumiers, citernes et super-lourds frappés demain d'une limitation à 40 contre les 60 d'aujourd'hui, limite déjà très rarement respectée.

 

Un surcoût de 40 milliards

Car tel est bien le problème, ce n'est pas l’excès de vitesse qui tue, c'est, le cas échéant, une vitesse excessive à un moment ou à un endroit donné. Rarement à plus de 200 km/h, trop fréquemment en dessous des limites administratives. Autrement dit, 90 ou 80 c'est du pareil au même pour la sécurité mais ça change tout pour la fonction utilitaire de la route. L'équivalent d'une semaine de RTT sur la route ça se subit et ça se gère plus mal sur un emploi du temps. Dix kilomètres parcourus en moins sur une heure d'un transport facturé, ça compte. Et ça se compte en milliards sur une économie nationale. Le gouvernement traitant par le mépris les conséquences économiques, on s'en remettra au calcul de la Ligue de défense des conducteurs qui chiffrait le surcoût annuel d'une telle mesure à près de 40 milliards d'euros. En revanche, l’État serait susceptible de multiplier par 4 les gains de ses radars automatiques. Un vrai pactole qui, déjà pour 2017, est estimé à plus d'un milliard d'euros. Car c'est bien connu, ce n'est pas le chauffard qui trinque, c'est le petit joueur et ses 5 ou 6 km/h de trop. Et là l’État a tout ce qu'il faut pour réprimer. Il a même fait appel à des sociétés privées qui désormais conduisent les voitures-radar. Une belle et grande entreprise à but lucratif. Abaisser de 10 km/h la vitesse sur route à l'heure même où se met en place ce dispositif privé ne serait sans doute pas innocent... Et ça coûte moins cher que d'adapter la formation et les voies de circulation.

 

L'Europe dispersée

L'ultime argument des tenants du 80 repose sur des comparatifs européens. Voyez la Finlande, la Suède, le Danemark, les Pays-Bas, tous déjà calés sur un 80 maxi. Manque de chance pour eux, le meilleur élève de la classe sécuritaire, la Grande-Bretagne, s'offre un joli 96 en pointe. Et à 100 en Allemagne, on ne s'y tue pas plus qu'en France. Allez comprendre. Certains osent même en appeler à Eurostat qui classe le nombre de morts sur la route par rapport au nombre d'habitants. On y confronte ainsi les bons élèves Finlande et Pays-Bas, des impasses routières, avec France et Allemagne, carrefours incontournables, le tout au cœur d'une Europe incapable d'établir un véritable code commun aux 28 états membres.
En tout cas, laisser entendre qu'un tel seuil permettra d'améliorer la sécurité sur nos routes relève une fois de plus de la gesticulation alors que les résultats des expérimentations ne sont même pas connus. Ni la RN7, dans la Drôme (18 km), ni la RN151 dans la Nièvre (17 km) et dans l'Yonne (32 km), ou encore la RN 57 en Haute-Saône (14 km) n'ont rendu leurs conclusions. En revanche, on sait avec certitude que passer de 90 à 70 comme cela a été fait sur la rocade de Rennes entre octobre 2015 et octobre 2016 n'avait rien apporté de positif (sécurité, pollution, bruit, fluidité). Sinon, une perte de temps. Les autorités ont donc sagement rétabli le 90. Autre exemple, le périphérique parisien soumis aux 70 km/h (au lieu de 80) depuis 2013. Au bout d'un an, selon les autorités, tous les signaux étaient au vert. Mieux, la vitesse moyenne du matin avait augmenté (38,4 contre 32,6 km/h), un comble. Seul détail navrant, le nombre de morts était passé de 4 à 7. Et selon Le Monde de l'époque, les seuls radars en place au cœur des deux périodes de référence avaient multiplié leurs prises par deux. Ce qu'il fallait démontrer.

Bernard Méaux


 
La pétition de « 40 millions d'automobilistes »

Vent debout contre la menace d'une limitation renforcée et généralisée, l'association « 40 millions d'automobilistes » a mené sa propre enquête en Haute-Saône. Du 11 au 13 décembre 2017,  sur la RN 57,  entre Vesoul et Rioz, elle a constaté que « d'importantes transformations (16 millions d'euros auraient été engagés par le gouvernement à cette fin) pour accompagner la baisse de la limitation de vitesse ». Ce qui fausse évidemment la qualité du test sans pour autant apporter d'améliorations notables. L'association et les riverains témoignent : « aux Laverottes (commune de Quenoche), la traversée du lieu-dit a été abaissée à 60 km/h au lieu de 70 dans le cadre de l'expérimentation... Le 80 est une aberration... Le trafic a été ralenti, donc les gens doublent, les camions derrière s'impatientent parce qu'ils ont des délais à respecter... » « 40 millions d'automobilistes » maintient ainsi la pression dénonçant les « éléments de langage » déjà transmis aux préfets pour faire passer la mesure. La pétition lancée par l'association (www.nonalabaissedeslimitationsdevitesse.fr) a déjà recueilli 510 000 signatures.

 
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