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La vitesse sans rime ni raison Imprimer Envoyer
SOCIETE - SECURITE
Lundi, 27 Février 2017 15:00

Réarmement à la Sécurité routière et tollé des anti-tout après le bilan 2016. Même les grands panneaux nous alertant d'un danger potentiel en amont font semblant d'afficher du nouveau. Le radar reste.

 

A31-borne-2017Une nouveauté ? Depuis 2013, sur l'A31, on peut croiser ce type de panneau excluant les poids lourds et intégrant la limite qui réveille le radar. Mais les téléphones de secours sont toujours inopérants.

 

Il paraît que nous sommes distraits par les quelques mots que les pouvoirs publics veulent bien nous adresser au fil des kilomètres de nos belles routes et autoroutes de France. Automobilistes illettrés que nous sommes, il semblerait que nous perdions notre temps à vouloir comprendre que ces grands panneaux, noir et blanc, voulaient nous indiquer une zone dangereuse. « Pour votre sécurité » disaient-ils. Monsieur Emmanuel Barbe, délégué à la Sécurité Routière, a donc décidé de supprimer le texte au profit d'une image simplifiée et enrichie à la fois, avec un liseré périmétrique jaune en plus. Mais pour bien distinguer les seigneurs de la route des manants ordinaires, la silhouette du camion disparaît. Resteront en bonne place, une moto et une voiture posées sur le pictogramme célèbre qu'il ne faut surtout pas confondre avec un spot wi-fi. Les ondes dont il est question sont celles émises par les trop célèbres radars automatiques, censeurs de nos excès de vitesse. Un excès par rapport à une limite fixée arbitrairement par des fonctionnaires souvent sans rime ni raison, bafouant du même coup l'essence même de l'automobile, sa mobilité.

 

Panneau-Radar-1Fausse innovation

Avant de revenir sur quelques notions à des années-lumière des préoccupations officielles, tordons d'abord le cou au caractère soi-disant novateur des mesures en question. Regardez bien, des panneaux pré-radar ignorant les camions, il y en a déjà plein partout. Et, plus rarement, existent également de tels panneaux portant le rappel de la vitesse autorisée. Sous l'apparence de la nouveauté, la Sécurité Routière, remet seulement un peu d'ordre dans un foutoir innommable. La preuve ? Elle évoque elle-même un « nouveau panneau clair et informatif ».  La situation actuelle n'est donc pas très claire, ce que tout automobiliste a parfaitement compris depuis longtemps. Seule bonne nouvelle, à compter du 1er mars, l'indication de la vitesse devrait impérativement  apparaître sur le panneau ad hoc. Attention, pas de grandes manœuvres précipitées. Tout se fera « progressivement ». Peut-être jusqu'à l'arrivée d'un prochain ministre de l'Intérieur... On se souvient du joyeux festival engendré par le dispositif Guéant qui exigeait le remplacement de ces grands panneaux par des radars pédagogiques. On sait ce qu'il est advenu ; et des panneaux lumineux, et du ministre.

 

Face au choc pétrolier

La Sécurité Routière attirant notre attention sur cette mesure phare, elle nous donne l'occasion de reprendre le problème à la base. Depuis 2004, les dirigeants de notre beau pays de France ont imaginé qu'en implantant ici et là des radars automatiques, ils régleraient une bonne fois pour toutes le douloureux problème de l'insécurité routière. Ils avaient bien essayé d'autres formules avec des radars laissés à l'initiative des forces de l'ordre. Gendarmes et policiers s'évertuaient alors à choisir des endroits manifestement dangereux. Autrement dit, des points noirs qui pouvaient échapper à l'usager moyen. Nos ministres ne l'entendaient pas de la même oreille. Il leur fallait un retour au moins à la hauteur de la dépense, oubliant du même coup, le pourquoi du comment des mesures de limitation de vitesses généralisées. Rappel essentiel. C'était non pas pour nous empêcher de nous tuer sur la route mais pour limiter les coûteuses importations de carburant, plombées par le choc pétrolier de 1973 ! Pour le reste, difficile de faire la part des choses sachant qu'on peut aussi se tuer à 80 km/h comme à 120, en dessous des limites fixées.

 

800 millions de recettes

À siècle nouveau, méthodes nouvelles. C'est donc en 2004 que les engins automatiques poussent rapidement sur le bord de nos routes. Dès la première année, bingo, l’État encaisse plus de 100 millions d'euros. Et chaque année, les recettes font la culbute pour atteindre près de 800 millions en 2015. Quelques âmes sensibles, souvent et malheureusement touchées dans leurs chairs, acquiescent et invitent à  amplifier le mouvement. Pas un de ces beaux esprits ne se demande en revanche pourquoi le nombre de contraventions n'a cessé d'augmenter ? Pourquoi les Français sont-ils à ce point bêtes qu'ils se font prendre ? Pas un non plus pour analyser ces chiffres d'une accidentologie qui a tendance à stagner. Pas un pour remettre en cause cette énorme machinerie qui tourne presque toute seule et qu'il suffit de réactiver par quelques petites innovations dont l’État a le secret. Non, du radar, du radar et encore du radar. Les nouveaux panneaux tombent à pic pour laisser croire qu'il se passe toujours quelque chose dans le grand magasin des pouvoirs publics. A ce point que les étiquettes ne font même plus référence à la sécurité. En revanche, ils ont imaginé un autre subterfuge pour faire passer la pilule.
 
Un leurre d’État

Pour faire bonne mesure, M. Barbe, épaulé par un conseil interministériel, a également imaginé des panneaux pour des itinéraires qualifiés de « leurre » autrement dit UNE TROMPERIE. Comprenez que sur une certaine distance, là aussi sans doute appréciée au doigt mouillé, à tout moment, les forces de l'ordre peuvent poser leur arsenal mobile de contrôle automatique. En d'autres termes, vous êtes prévenus. Admettons. Mais quand on sait que ces portions de route peuvent atteindre 80 kilomètres, il n'y a plus rien à comprendre. Ou plutôt si. Comment peut-on en effet admettre qu'un État responsable laisse ouverte à la circulation une route à ce point dangereuse et sur une aussi longue distance ?  Les pouvoirs publics, sachant en toute connaissance de cause qu'il y a danger, placent des panneaux et un radar uniquement pour ne pas être accusés de non assistance à personne en danger ! Il est vrai qu'en France, les crédits publics empruntent des voies curieuses à l'image de ces « trous en formation ». On se demande qu'elles sont ces études souvent prolongées au-delà du raisonnable pour des résultats douteux ! Ce sont les mêmes décideurs qui posent des panneaux de limitation de vitesse en cascade sur les bretelles de sortie des voies rapides (!) et à l'approche d'un péage. De 110 à … 30, parfois, ne laissant aucune chance au bon sens et au libre arbitre.

 

Le radar souverain

Or donc, l'automobiliste en approche des fameux panneaux est en effet censé croire qu'il y a une vraie menace pour sa sécurité. Il lève alors le pied. Puis il passe. Et souvent, il repasse par là et s'aperçoit bien vite que le seul danger qui le menace, son portefeuille et son permis en particulier, est un magnifique œil de verre inventé pour traquer le plus petit écart de vitesse. Seul sur la voie de gauche, en phase de dépassement sans clignotant, ou un retour à droite en queue de poisson, les doigts dans le nez, la cigarette au bec et le téléphone à la main, pieds nus ou pire encore, le radar s'en contrefiche. La vitesse, rien que la vitesse, il n'y a que ça qui compte. La sécurité, c'est lui. L'agent qui verbalise, c'est encore lui. Le juge qui condamne, c'est toujours lui. Une petite entreprise bien rodée, au chiffre d'affaires annuel de plus de 800 millions : chapeau l'artiste !

Malgré cet appareil d'envergure, les curseurs de l'accidentologie ne baissent plus.  L'estimation 2016, publiée à mi-janvier, fait état de 3 469 morts (+ 0,2%), 72 199 blessés (+ 2%) pour 57 251 accidents (+ 1,1%). Seuil incompressible ? Vraisemblablement, sauf à modifier les dispositifs actuels avec en tout premier lieu l'art et la manière de se conduire sur la route. On oublie trop souvent que la grande majorité des fauteurs de trouble ont en poche un diplôme délivré par l’État.

 

Panneau-Radar-2Le bâton plus que la raison

Cette nouvelle démonstration de la puissance publique ne nous laisse donc que peu d'espoir sur une libéralisation, même partielle, de nos routes. Le seul bilan des accidents démontre pourtant que les brimades autour de la vitesse ne servent pas à grand chose ou plutôt servent à donner l'impression de faire quelque chose. Car pour le reste, on n'a jamais aussi mal conduit en France. Signalisation horizontale piétinée, clignotants en option, feux grillés, stop oubliés, balises bafouées, sans oublier des vitesses manifestement excessives entre deux radars. En instituant ce dispositif répressif humainement aveugle, les pouvoirs publics ont remplacé la raison par le bâton. Au début de l'ère du radar, au temps des « barbecues », le dialogue citoyen avait encore droit de cité, l'automobiliste étant confronté à son délit et à la libre appréciation de son accusateur. La méthode, sans doute trop peu rentable, a vite été reléguée à quelques opérations ponctuelles pour mieux dégainer, vite et fort, avec des machines de plus en redoutables. Il suffit alors de fixer une faible marge d'erreur pour encaisser de gros gains, les compteurs de nos véhicules n'ayant par ailleurs aucune chance face au niveau technique des radars.

 

Le radar de Thionville

Il n'empêche que certains radars connaissent des baisses de forme. L'extension du dispositif de perception automatique aux pays limitrophes a permis de combler une partie des recettes perdues au fil de l'acquisition des connaissances du réseau fixe. Alors l'administration segmente, affine, révise. Un seul exemple, sur l'A31, partie nord, gratuite donc largement pimentée de radars. A l'entrée de Thionville, au droit de la sortie n° 43, sens nord-sud, le radar qui flashait allègrement (110 km/h) tous ces joyeux peuples du nord partis pour un beau voyage, a disparu... pour mieux réapparaître à quelques kilomètres de là, sur le viaduc de Beauregard, juste en face de son compère sud-nord. Autrement dit, on nous a fait croire pendant des années que le site déserté aujourd'hui était un point dangereux hier.  Et le pire était à craindre sur le viaduc et nous ne le savions pas. Combien d'accidents, combien de morts, dans l'un et l'autre cas ? Question sans réponse, évidemment. En revanche, le flash sera sans doute plus sensible à 90 km/h et d'autant mieux que l'autoroute amorce ici une descente alors que le panneau avertissant du danger imminent s'est fait tout petit. Sans doute pour ne pas trop cacher les belles, et surtout puissantes, allemandes (promesses fructueuses) qui attendent derrière une vitrine proche...

 

Alcool, tabac et grippe

Pour l’État, pas question en effet de tarir la moindre source de profit. Une voiture de plus sur la route, c'est forcément un sérieux potentiel en taxes et en amendes. Il faut donc effaroucher, mais pas trop. 3 469 morts sur les routes de France en 2016, c'est trop, évidemment beaucoup trop. Mais la vitesse n'y est pas pour grand-chose. La vitesse excessive, oui, parfois. Comment expliquer en effet que là où on roule le plus vite, sur les autoroutes, ça cartonne le moins ? Cette vitesse, notion éminemment relative, permet en effet la mise en orbite de la station spatiale internationale (28 000 km/h), le ballet des avions de ligne (850 km/h), la régularité des TGV (320 km/h)...

Sur la route, pratiquement toujours à moins de 130, 90 ou 50 km/h, le bilan relève alors du miracle quand on sait qu'il concerne 66 millions d'habitants à pied, à cheval ou en voiture. Sans oublier les millions de véhicules étrangers qui passent par la France. Un miracle en effet alors qu'en un mois, la grippe pourrait être tenue responsable du décès de 8 100 Français... Un miracle encore quand on sait que le tabac tue environ 60 000 personnes  par an. L'alcool 49 000. Un miracle ? Peut-être, mais surtout des voitures de plus en plus sûres. Pour le reste, après le formidable progrès des autoroutes, l'amélioration des réseaux routiers et le niveau de formation piétinent en effet alors que les temps de parcours ne cessent de s'allonger. On peut alors penser que le vrai miracle se produit plus à l'est, en Allemagne. Plus de 80 millions d'habitants, plus de 40 millions de véhicules, du transit à foison, une vitesse limitée à 100 km/h sur route, souvent illimitée sur autoroute, quelques radars aussi, mais à bon escient, et pas plus de morts que chez nous. Mais comment font-ils donc ?

 

Bernard Méaux

 

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