HOME SOCIETE SECURITE La triste fin du radar... pédagogique
La triste fin du radar... pédagogique Imprimer Envoyer
SOCIETE - SECURITE
Samedi, 21 Décembre 2013 13:19

Après 10 ans d'une politique de radars automatiques à tout va, la France hésite et remplace les radars sans en augmenter le nombre. Le gouvernement remballe aussi son arsenal pédagogique et redéploie 1 200 panneaux classiques.

Radars-montage-2 les radars pédagogiques ont vécu, les anciens panneaux d'alerte vont tous revenir "pour votre sécurité"...

Manque de moyens ou doute sur les résultats ? Derrière le discours officiel, monolithique, sur les bienfaits de la vitesse systématiquement limitée, on perçoit des fissures alors que les lampions de la pédagogie s'éteignent un à un. Dix ans après la pose du premier radar automatique, deux ans après la circulaire Guéant sur les radars pédagogiques, l’État, sans trop le dire, modifie le cap. Attention, pas question de baisser la garde, le plat qu'on nous ressert depuis longtemps est trop goûteux pour en oublier la recette. Non, simplement, les usagers de la route seront accommodés différemment sur la base d'un brouet tout aussi amer. En attendant, on ne peut s'empêcher de regarder le désolant spectacle des radars pédagogiques qui ont fleuri sur nos routes au fil des cinq dernières années.

Le summum allait nous être offert en mai 2011 alors que le ministre de l'intérieur de l'époque, Claude Guéant, s'était mis en tête d'abattre les panneaux qui « pour votre sécurité » nous signalent la présence imminente d'un radar-percepteur. Pour calmer le tollé prévisible, les panneaux allaient être remplacés par des radars dits pédagogiques. Le pitoyable exemple de l'A31, premier servi, à l'entrée sud de Metz, préfigurait le fiasco général. Affolés par les trois files de véhicules d'une autoroute ayant du mal à digérer ses dizaines de milliers d'usagers quotidiens, ces radars ont rendu les armes. Ils seront d'abord remplacés et bientôt démontés. Un gâchis !

Radars-4Les portiques d'information ont enfin trouvé un rôle avec la régulation de la vitesse.

Garantie 2 ans

Si certains se préoccupent aujourd'hui du niveau et de la qualité du contrat établi pour percevoir l'éco-taxe sur les axes principaux, personne ne s'interroge sur le fulgurant développement du radar dont les responsables politiques ont surestimé le caractère pédagogique. Une politique commerciale très efficace, bien relayée sur internet, avait fait fleurir ces engins lumineux dans nos villes et à l'entrée de nos villages. A 2 000 euros pour un premier choix, 5 000 avec une alimentation électrique solaire, bien des municipalités ont craqué pour ce joujou extra qui fait parler, qui veut rassurer et qui donne surtout l'illusion d'avoir fait quelque chose. La plupart sont calibrés sur un joli...199 km/h maximum, certains enregistrent des données affinées (nombre de passages, nombre et niveau des excès, etc.). Et les figurines qui pleurent ou sourient, les diodes qui s'affichent en vert, ou en rouge, gonflent la note. Sans oublier les messages qui frisent le grotesque de « trop vite » à « prudence ». Plus grave encore, ils se contredisent, de village en village, avec des écarts qui peuvent aller jusqu'à 5 ou 6 km/h ! Un ordre de grandeur jamais vérifié, une démesure face au vrai radar, qui lui, ne vous rate pas, au kilomètre-heure près. Le sien, pas forcément celui de votre compteur.

Radars-montagePédagogie de pacotille : à 49 km/h on vous souhaite bonne route et à 50 on vous demande de ralentir.

10 M€ pour 1 200 panneaux à l'ancienne

Posés à une « distance aléatoire », sans rime ni raison, ces radars peuvent être installés moins de trois semaines après la commande, ce qui explique sans doute la floraison. Prudents, les vendeurs, sauf contrat particulier, n'accordent qu'une garantie de 2 ans. A voir le nombre de machines souffrantes sur les grands axes, on peut penser que l’État n'a pas prolongé le délai. Coïncidence ou connaissance précise du dossier, le nouveau ministre de l'Intérieur a donc décidé de revenir au statut antérieur, celui du bon vieux panneau statique qui annonce le radar. Dévoilé le 15 février 2013, ce plan Valls placé sous le signe de la « cohérence » prévoit un redéploiement qui devrait s'achever à l'été prochain. Ce n'est pas une mince affaire quand on sait que plus d'un millier de panneaux lumineux, ceux qui annoncent les vrais radars, ont été installés. Le budget 2014 a prévu 10 millions d'euros pour poser 1 200 panneaux d'annonce ! On a démonté ; on va remonter.

Les radars pédagogiques municipaux ne sont évidemment pas concernés par cette  disposition nationale. Les élections de mars 2014 nous en diront peut être un peu plus sur le sens du vent qui souffle sur ce dossier coûteux et à la pédagogie incertaine.

Radars-7Pour l'heure inoccupés, les portiques de l'éco-taxe pourraient bien donner des idées.

Des recettes en baisse

En décidant de supprimer les panneaux lumineux, l’État n'a pas pour autant renoncé aux radars-sanction, apparemment convaincu de leur efficacité, oubliant un peu légèrement l'extraordinaire évolution de l'automobile et de ses voies de circulation. De fait, entre 2003 à 2013, depuis l'avènement du radar automatique, le nombre de morts sur les routes est passé de 7 242 à 3 653. Les tenants du radar s'arrogent l'essentiel de ces vies préservées en oubliant de regarder dans le rétroviseur. Erreur fatale. Sur les dix années précédentes, on observe en effet une courbe épousant la même tendance. Mais comment ne pas encourager avec un tel bilan cette prodigieuse machine. Le radar n'a en effet que des avantages : il épie sans répit, il frappe sans matraque et il taxe relax. Merveilleux cocktail en apparence salutaire. Incroyable paradoxe en vérité. Cette année, plus de 700 millions d'euros auront été encaissés au nom de la sécurité routière. Un peu moins que prévu cependant. La vache à lait serait en train de tarir. L'Express croit savoir que le nombre de flashes a baissé de 6,5%, soit deux millions de contravention en moins. C'est dire que l’État qui a prévu une recette de 800 millions pour 2014 va devoir pousser les forces de l'ordre à un peu plus de zèle pour compenser.

Radars-8La fièvre du radar pédagogique a aussi gagné l'Allemagne.

L'A 31 passe à 90, le périph’ à 70

Incroyable politique qui vise à éradiquer tout excès de vitesse et qui mise pourtant sur des recettes d'amendes en hausse. D'un côté on fustige le mauvais conducteur et de l'autre, on le pousse à la faute pour équilibrer un budget. L'appareil répressif s'est simplement mué au fil des ans en une machinerie destinée à lever des impôts supplémentaires sous couvert d'une belle action de salut public. Comment peut-on défendre une politique qui ne peut se nourrir que du fruit défendu ?


On ne peut s'empêcher de rapprocher cette baisse des recettes de deux décisions très récentes visant à limiter la vitesse sur certains axes. A Paris, sur le périphérique, la vitesse sera limitée à 70 km/h, au lieu de 80, dès le 1er janvier 2014. Ici, il n'est pas question de sécurité mais de la santé de nos poumons... On croit rêver. Sur l'A31, c'est encore mieux puisque la volonté affichée est de fluidifier la circulation entre Richemont et la frontière. Au gré des circonstances les panneaux lumineux vous inviteront à passer à 90 ou même à 70, mais ne rêvons pas, ça ne remontera pas à 130. Au contraire. L'arsenal répressif mobile, renforcé, n'a plus qu'à se déployer pour faire rentrer l'argent dans les caisses. Au vu des premières opérations sur le terrain, on a du mal à percevoir les ressorts du système.

Radars-1110 km/h réglementaire sur la voie de dépassement, 90 conseillés à droite, la vitesse en folie sur l'A31.

110 à gauche, 90 à droite

Trois exemples pour tenter d'illustrer cette nouvelle dérive acrobatique menée sur l'A31.
- Lundi 2 décembre, journée magnifique. Peu après 16 heures, sens nord-sud, le flot des navetteurs n'a pas encore pris consistance. Fausse manœuvre ou anticipation délirante ? Le rouge est déjà mis à 90 sur un soleil couchant.
- Vendredi 13 décembre, un brouillard tenace mais d'une densité moyenne invite à une vigilance renforcée. La circulation coule de source, mais le 90 est déjà là. Enfin, pas partout. Au pied de la côte de Bertrange, à droite c'est 90, la gauche s'accorde un 110 royal. Allez comprendre.
- Mardi 17 décembre, même motif incompréhensible, même peine. Il est à peine 10 heures. L'autoroute est pratiquement vide mais le 90 s'obstine ici et là, toujours sans rime ni raison.
- Jeudi 19 décembre, plus grotesque encore. Sortie de Thionville, la circulation est quasiment à l'arrêt mais le 90 brille toujours. La DRIR se dépêche de poser les nouvelles bornes téléphoniques promises pour fin 2013.

Radars-216 h 15, la circulation est faible mais les experts ont déjà appliqué le niveau 2 de la régulation.

La préfecture nous a prévenus, le dispositif est expérimental, pendant un an. On sait ce que ça veut dire... Il est quand même dommage d'expérimenter en vraie grandeur sans avoir conduit des simulations plus poussées. Nos voisins luxembourgeois, en prise directe sur l'A31, n'ont toujours pas levé le petit doigt. Après la frontière, fouette cocher, roule ma poule, c'est du 130 assuré et même un peu plus sans encourir la sanction bête, méchante et automatique. En revanche, conscient des embouteillages récurrents, le Luxembourg a dégagé 900 000 € sur le projet i-gear qui doit déboucher sur des solutions en 2015.

Radars-12Imperturbablement le régulateur de l'A31 maintient une vitesse de 90 km/h sur un bouchon.

4 200 radars automatiques

Retour en France pour constater que le vent, sans trop encore affoler les girouettes, semble en train de tourner. Les plus récents résultats des contrôles pourraient même accélérer le mouvement. Si le gouvernement, dans son projet de budget, a décidé de geler la situation, ou presque, c'est qu'il a senti ce revirement ; logique. Pour maintenir les rentrées d'argent sans trop matraquer, il faut réaménager quitte à délaisser certaines zones jusqu'alors « dangereuses » pour en investir d'autres. Plus juteuses ? Nous essaierons de jauger sur pièce. Toujours est-il que si en cette fin 2013, on compte 4 200 radars automatiques en France, ils seront tout autant l'an prochain, certains en régression (-), d'autres en augmentation (+) ou en nombre égal (=) :

-    2 125 radars fixes classiques (-)
-    205 radars discriminants,  ceux qui flashent voitures et camions (=)
-    40 radars double face, une vraie nouveauté (+)
-    625 radars mobiles (-)
-    200 radars mobiles-mobiles (+)
-    733 radars feu rouge
-    120 radars tronçons
-    90 radars de chantier
-    62 radars de passage à niveau
-    
Les pouvoirs publics cherchent ainsi à redistribuer les rôles mais les acquisitions et leur entretien coûtent cher.

Radars-3Panneau qualifié de provisoire pour annoncer des vitesses entre 110 et 70 en fonction des circonstances.

Une enveloppe de 220 millions

Frédéric Péchenard, délégué à la sécurité routière, le détaillait ainsi dans le programme n° 751 du budget 2014. Il a inscrit une dépense globale d'environ 220 millions d'euros (211 en 2013) pour le fonctionnement (187) et les investissements (25,7) de cette énorme machinerie dont 119 pour les seuls radars et 94 pour le centre verbalisateur de Rennes. Un nombre qui ne semble gêner personne alors que les 200 millions annuels de ponction sur l'éco-taxe dus à EcoMouv font tousser. Tout ceci pour un taux de disponibilité du matériel qui ne dépasserait pas 92% et avec 30% de contrôles rejetés pour cause de photo mauvaise, véhicule étranger, etc. L’État ne va cependant pas lésiner sur les moyens pour entretenir ce parc. Les seuls fixes vont manger plus de 36 M€ pour flasher au mieux. Plus de 17 M€ concernent les seules machines vandalisées... Au total, près de 70 M€ de frais d'entretien sont prévus en 2014.

Il y a les chiffres, les tableaux et les engagements pris devant la représentation nationale et puis il y a la réalité. Selon nos confrères de l'Express qui s'appuient sur un rapport du ministère de l'intérieur, la disponibilité des radars au cours des derniers mois ne dépasserait pas les 85% ce qui représente plus de 600 machines hors service.
 
Radars-9Une belle ligne droite sous le soleil à 90 km/h. Sans commentaire.

Le radar double-face débarque

Ce bilan n'a cependant pas totalement désarmé les forces offensives de ce programme répressif. L’État compte en effet investir plus de 25 millions d'euros pour de nouveaux matériels, l'idée majeure étant de remplacer du fixe classique par du plus subtil.  Le plus innovant sera le radar double-face, un acrobate de la photo qui vous prend par l'avant et par l'arrière pour tenter d'éviter toute contestation. Ils remplaceront essentiellement des fixes comme cela est déjà le cas avec les discriminants qui mettent, enfin, les poids lourds dans le même sac du soupçon permanent.

Au total donc,  25,67 M€ seront engagés pour installer :

-    40 radars fixes double-face (1,40 M€)
-    110 radars mobiles-mobiles (7,70 M€)
-    45 radars vitesses moyennes (7,06 M€)
-    90 radars chantiers (5,40 M€)
-    20 radars feux rouges, (2,40 M€)
-    
Pour faire la bonne mesure, ajoutez 1,71 M€ pour l'achat de 104 véhicules. A 16 442 € pièce, c'est le poste le plus raisonnable et d'autant plus qu'une voiture peut servir à une foule de services, du moins peut-on l'espérer. A 156 000 euros, le radar « vitesses moyennes » coûte cinq fois plus cher qu'un double-face. Communément appelé radar-tronçon, il calcule le temps mis par un véhicule pour relier deux points. Depuis l'an dernier, un tel système a été installé dans les Vosges, sur la RN59, à la sortie de Saint-Dié-des-Vosges, vers Provenchères.
On attend avec intérêt un premier bilan, ici et ailleurs mais, n'en doutons pas, le grand roman du radar à la mode française nous promet quelques beaux chapitres supplémentaires en 2014.

Bernard MEAUX

Photos Estautomag

Radars-13De la D1 au nord de Metz à l'aire de Saint-Rémy sur l'A31, la Sécurité routière use d'une pédagogie macabre.

 

L’œuvre incontournable

Les pouvoirs publics ne savent plus quoi inventer pour tenter de justifier les dispositifs portant le label « Sécurité routière ». Nous avions ainsi découvert, sur la D1, entre Metz et Trémery, au beau milieu d'un rond-point, une incroyable nature morte. Composée de deux voitures et d'un scooter, cette œuvre contemporaine frappée de slogans d'une poésie rare, étaient, semble t-il, destinée à nous faire prendre conscience des dangers de la route. A force de simuler une sortie de route, l’œuvre a pris ses quartiers d'hiver sur l'A31, aire de repos Saint-Rémy, une situation un peu moins incontournable que sur un rond-point... Les trois véhicules viennent ainsi de s'échouer entre les poubelles et la zone de pique-nique, généralement peu fréquentée en cette saison.

Alors, oui, arrêtons la casse. Arrêtons d'exhiber des carcasses hors d'âge. Militons au contraire pour une voiture moderne, bien équipée, une route plus libre. Formons des conducteurs conscients, responsables, pour lutter contre les défis imbéciles et les peurs suicidaires. Prochaine étape Pompidou ? Du grand art ! B.M.   

 

Commentaires 

 
#1 Alain Astouric 2014-05-23 18:19 Livre (gratuit) : La politique de Sécurité-Spectacle des radars, ronds-points et ralentisseurs, à cette adresse astouric.icioula.org/ Citer
 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

AddThis Social Bookmark Button